« Le Grand Paris sera culturel ou ne sera pas » – Le Monde, 23 février 2012

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Bien sûr, il y a les transports et les infrastructures. Certes, les structures administratives, économiques et universitaires ont leur importance. Mais Daniel Janicot en est convaincu : le Grand Paris sera culturel ou ne sera pas. Chargé, en janvier 2011, par Nicolas Sarkozy d’une réflexion sur la dimension européenne du projet lancé par l’Elysée, le conseiller d’Etat vient de rendre public son rapport (à lire sur Ladocumentationfrancaise.fr). Au terme de 300 auditions et de nombreuses visites sur le terrain, il met en avant les atouts de la métropole capitale et avance des propositions. Avec une obsession : « Il ne faut pas s’endormir. »

Car, entre les grandes cités du monde, la bataille fait rage. Après les conflits entre les Etats et les luttes entre les multinationales, « nous sommes entrés dans l’ère de la compétition entre les métropoles, assure-t-il. Pour cela, Paris, avec 2 millions d’habitants, n’est pas armé. Mais une fois que l’on a changé d’échelle, si l’on veut attirer les investisseurs, les visiteurs, les touristes, les étudiants, il faut considérer la culture comme un enjeu stratégique, le coeur d’une stratégie d’influence ».

Dans cette lutte planétaire, Paris dispose « d’atouts culturels exceptionnels », indique le rapport. Un patrimoine architectural mondialement reconnu, un réseau d’équipements (musées, théâtres, cinémas) sans égal, une offre festivalière conséquente – au-delà de la FIAC ou du Festival d’automne, la mission a recensé près de 360 manifestations en 2011, toutes disciplines confondues, dans les huit départements d’Ile-de-France.

C’est là une autre qualité de la métropole. Loin des clichés répandus sur le fossé entre Paris et sa banlieue, le rapport montre qu’équipements et événements ne sont pas concentrés dans la ville centre. Malgré tout, le « sentiment de dispersion des moyens et énergies » demeure. La mission invite donc à mieux coordonner les actions, à déployer les manifestations phares au-delà du périphérique, ou à l’inverse à prolonger certaines comme le Festival de l’Oh, créé dans le Val-de-Marne, jusqu’à Paris centre.

Péché véniel, indique pourtant le rapporteur. Si Paris semble aujourd’hui distancée par Londres et New York, et potentiellement menacée par une dizaine de villes supposées « de second rang » (Barcelone, Sydney, Berlin, Amsterdam, Singapour, Bombay…), elle le doit à trois éléments. Le thermomètre, d’abord. La plupart des classements mondiaux sur le bien-être des villes sont anglo-saxons. Daniel Janicot invite donc la France à créer un « classement de Paris » des villes les plus culturelles, un peu comme celui de Shanghaï pour les universités. « Nous serons ainsi maîtres des critères. »

Plus important, Paris, la nuit tombée, s’endort. La faute aux Parisiens, qui craignent les nuisances, et à une législation redoutable. Le rapport invite donc l’agglomération à profiter des friches industrielles laissées libres en proche banlieue – il donne l’exemple de Pantin – pour créer de grands lieux consacrés à la vie nocturne.

Enfin, et c’est là le plus grave, « Paris n’apparaît plus comme une ville accueillante, ouverte et hospitalière ». Alors que Londres profite de ses communautés, que New York ou Berlin exploitent leur image de ville monde, la France cache ses étrangers et refroidit ses visiteurs, y compris les artistes. Le rapport recommande de réformer le dispositif d’octroi des visas et des cartes de séjour pour « compétences et talents ».

Une fois ces préalables réalisés, le rapporteur lance une centaine de propositions tous azimuts : diplomatiques (convaincre les nouvelles puissances d’ouvrir des centres culturels en France), réglementaires (1 % de résidences d’artistes dans tous les programmes de construction du Grand Paris), organisationnelles (un office du tourisme du Grand Paris), symbolique (accueillir à l’Unesco une conférence sur les métropoles culturelles). Economiques, aussi : Daniel Janicot souhaite ainsi étendre la notion de « clusters », ces pôles de compétence en usage dans l’économie, à la culture. Selon lui, il serait souhaitable d’en créer quatre autour des thèmes de l’image, de l’édition, de la gastronomie et des cultures urbaines.

Enfin, le rapport invite les pouvoirs publics à aménager deux grandes voies artistiques : l’une, muséale, le long de la Seine, qui se poursuivrait en aval du Musée du quai Branly pour inclure l’île Seguin, l’île Saint-Germain, et jusqu’aux jardins Albert-Kahn ; l’autre radiale, sur « l’Axe majeur » reliant le Louvre à la Défense et au-delà. Ce qui suppose de « redonner un vrai caractère culturel aux Champs-Elysées ». Soyons réalistes, demandons l’impossible.

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