Un samedi de printemps…

Un samedi de printemps, de vacances scolaires et de suspension du temps électoral. Idéal pour faire quelques galeries du Marais et profiter d’une capitale étrangement à l’arrêt. Je mets ma voiture au parking du BHV, emplacement parfait pour aborder ma tournée.

Premier arrêt : Andrea Branzi chez Carpenters Workshop Gallery. Né en 1938, avant-gardiste avec son groupe Archizoom associati, il montre une série d’œuvres intitulées « Trees », titre que justifie l’usage de troncs ou de branches de bouleaux prélevés dans la nature. Ceux-ci prennent place dans des boîtes en aluminium qui ont l’aspect de la fonte, fixées aux murs de la galerie et de dimensions variables. L’effet en est surprenant et profond : il résulte de l’association spontanée entre architecture et sculpture, culture et nature, esthétisme et fonctionnalité, design industriel et acte poétique, tableaux et bibliothèques. Sans aucun doute une série iconique d’un grand humaniste.

Andrea Branzi, "Trees"

C’est Catherine Thieck – ancienne occupante des lieux – qui a posé sur les étagères de ces bibliothèques murales des livres, des objets (Meret Oppenheim, Rebecca Horn, Constantin Brancusi, etc.), donnant ainsi une appropriation possible du travail de Branzi. Je connais depuis longtemps le combat de Catherine Thieck qu’elle a mené depuis ces mêmes lieux – la Galerie de France – pour l’art contemporain. On la croyait perdue. Bien au contraire, elle est là, tout à côté dans un espace magnifiquement restructuré où elle présente le « Studiolo », une double série d’encres de Chine de Judit Reigl : « oiseaux » et « écritures d’après musique ». Les oiseaux ressemblent beaucoup à des corbeaux ou des corneilles. Je hais ces oiseaux en vrai et je me sens mal à l’aise avec leur évocation. En revanche les écritures d’après musique – écritures de sensations sonores, inscrites sur le papier de Chine au cours de l’audition – sont un véritable trésor caché, harmonieux, poétique, délicat, insoupçonné à quelques mètres du consumérisme BHV…

Prolongeons la déambulation rue du Temple pour s’arrêter chez Marian Goodman et Jean-Gabriel Mitterrand. Chez le premier une sélection de la dernière série d’œuvres de John Baldessari (qui va précéder une exposition qui promet beaucoup consacrée à Ellsworth Kelly). D’emblée soulignons le niveau d’exception de la galerie parisienne de Marian Goodman. On se souvient de cette récente exposition consacrée aux dernières œuvres de Gerhard Richter. Paris lui doit beaucoup. Quant à Baldessari, il faut aller voir cette série d’œuvres « double bill » qui ne donne explicitement qu’une des deux références traitées dans chaque composition, au visiteur de compléter le rébus référentiel : ainsi pour Balthus et Magritte…

John Baldessari, "Double Bill"

J’aime beaucoup Jean-Gabriel Mitterrand. Il a pris des risques énormes lors de la dernière exposition universelle de Shanghai, en montant, à lui tout seul un parcours de sculptures à couper le souffle. Il montre aujourd’hui un artiste new-yorkais, né en 1950 et plus spécifiquement un ensemble d’œuvres murales, en verre coulé, inspirées de Didon et Enée, d’Henry Purcell. C’est spectaculaire, envoutant et extrêmement séduisant. Le matériau, ce verre de couleurs différentes, joue de sa fragilité et de la séduction, ce qui est le thème de l’opéra de Purcell : l’amour et la mort, un langage commun au baroque et au contemporain…

Après un café indispensable, je me « rue rue » Charlot, chez Denise René pour voir son hommage rendu à Nicolas Schöffer, à l’occasion du centenaire de sa naissance. J’y croise Alfred Pacquement, Directeur du Musée d’Art Moderne du Centre Georges Pompidou. J’aime et respecte Alfred Pacquement. C’est un homme discret, sensible, très déterminé. En même temps c’est un des grands directeurs de musées d’art moderne et contemporain actuel, et à un moment où toute l’attention va au Palais de Tokyo – ce qui est légitime – je trouve normal de lui rendre cet hommage que le Grand Paris de la Culture lui doit.

Revenons à Nicolas Schöffer et Denise René. Un grand artiste, une formidable galeriste. Avec Denise, j’ai une longue complicité qui s’appelle Robert Jacobsen. Ce sculpteur danois a fait partie de son « écurie scandinave » des années 60. Je suis allé, en 1998, le voir dans son domaine dans le Jutland, fait de plusieurs fermes regroupées, encombrées de bouddhas, d’œuvres africaines, d’ébauches de dessins, de maquettes, de sculptures (témoins de son activité acharnée), de ses différentes femmes et enfants… Tenant table ouverte, truculent et bon vivant, véritable colosse physique et mental, on le croyait indestructible. Pourtant il est mort quelques temps après ma visite, et le Danemark pleura un de ses plus grands artistes. Heureusement pour Robert Jacobsen, pour le Danemark, pour l’Unesco, pour sa fille, et pour moi, nous eûmes le temps de lui commander une sculpture, qui fut financée par le gouvernement danois, fondu par l’Arsenal de Copenhague, inaugurée par la Reine du Danemark, et installée place de Fontenoy à l’entrée de l’Unesco. Je suis fier d’avoir été à l’origine de cette commande et de l’avoir menée à bon port avant la fin de mon mandat à l’Unesco. Ce fut également un hommage rendu à Denise René qui l’avait aimé, découvert, imposé, et qui lui est restée fidèle jusqu’à sa brutale disparition. Précipitez-vous à l’Espace Marais de Denise René, une des deux galeries qu’elle anime à Paris. Schöffer était d’origine hongroise et vient s’installer à Paris en 1936, ville qu’il ne quitta plus. Les sculptures, articulées, cinétiques, cybernétiques, lumineuses restent magiques et fascinantes. Il était un vrai pionnier et il retrouve enfin – hélas à titre posthume – sa place dans l’art de notre temps. Au passage, quelle tristesse que Valéry Giscard d’Estaing ait stoppé la réalisation de la « Tour Lumière Cybernétique » en cours d’édification pour le parvis de la Défense, commande que lui avait donnée Georges Pompidou. Il est vrai qu’elle devait s’élever jusqu’à 300 mètres ! Mais aujourd’hui elle paraitrait bien peu élevée comparée aux tours qui l’auraient entourée. Denise René en montre trois versions, dont la plus grande atteint un peu plus de deux mètres. Demandez à son neveu de vous emmener dans le bureau de Denise, vous y verrez la plus petite, la plus fragile, la plus poétique de cette Tour Lumière, et vous comprendrez mes regrets pour une décision absurde, aussi absurde que le traitement réservé à Dubuffet par l’ex régie Renault.

La Tour Lumière Cybernétique, Nicolas Schöffer

Après Denise René, j’accélère le rythme car il reste peu de temps : je visite la galerie d’Almine Rech, dont le dynamisme en impose et qui a su jouer la carte européenne, et je découvre le travail de Liu Wei ; la galerie de Michel Rein – un vrai découvreur de nouveaux talents et un homme merveilleux – qui présente les dernières œuvres de Raphaël Zarka ; chez Chantal Crousel avec le travail de Claire Fontaine ; chez Suzanne Tarasiève qui présente Dan McCarthy et dont il faut rappeler qu’elle a été pionnière en ouvrant une galerie dans le 19ème arrondissement. Enfin, deux galeries de géants : Karsten Greve qui a rassemblé une vingtaine de sculptures en céramique de Lucio Fontana : c’est un ensemble absolument extraordinaire, d’où ressortent piété et énergie, végétal et animal, flou et clair à la fois. Une exposition muséale.

Et Thaddaeus Ropacqui installe plusieurs ensembles de Gilbert et George, « London Pictures » : c’est Londres à Paris, pour le couple d’artistes qui a fait de leurs personnes l’objet et la finalité de leur travail. Ils sont toujours là, au mieux de leurs inspirations, même si celles-ci restent sombres et pessimistes. Une grande exposition.

"London Pictures", Gilbert & George

Et pour terminer, je voudrais saluer le travail de la galerie NeC (Nilsson et Chiglien) qui ont deux galeries dans le Marais et qui vont tenter une nouvelle aventure à Hong Kong. Ils montrent le travail en céramique d’une jeune artiste danoise, Louise Hindsgavl, très douée. Mais au-delà, saluons la rigueur, l’honnêteté, l’amabilité extrême de ces deux personnalités qui ont tant fait – très jeunes – pour faire découvrir les designers danois ou défendre les artistes de Vallauris des années 60 comme Capron.

Après ce tour, qui va dire que Paris est une ville muséifiée ? Alors même que ces quelques lieux de l’art contemporain ne forment qu’une part limitée de l’ensemble de la scène artistique de Paris et que celle-ci désormais ne représente qu’une composante partielle de la scène artistique du Grand Paris !

  1. Carpenters Workshop Gallery, 54 rue de la Verrerie, 75004 Paris
  2. Galerie de France, 54 rue de la Verrerie, 75004 Paris
  3. Maria Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris
  4. Jean-Gabriel Mitterrand, 79 rue du Temple, 75003 Paris
  5. Galerie Denise René Espace Marais, 22 rue Charlot, 75003 Paris
  6. Almine Rech Gallery, 19 rue Saintonge, 75003 Paris
  7. Galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne, 75003 Paris
  8. Galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot, 75003 Paris
  9. Suzanne Tarasiève, 7 rue Pastourelle, 75003 Paris
  10. Galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris
  11. Galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris
  12. Galerie NeC / Nilsson, 117, rue Vieille du Temple, 75003 Paris
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